L’agnotologie ou quand la science fabrique de l’ignorance

Plus je sais, plus je sais que je ne sais rien, disait Socrate. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi la société doute de tout, malgré les connaissances scientifiques actuelles ? Qu’il s’agisse du covid, du changement climatique, des pesticides, etc. Le doute plane alors que les études pullulent.

Si la science permet d’accroitre les connaissances, il existe depuis les années 50, une contre-science, sciemment construite, dont le but est d’accroitre l’ignorance. Lorsque j’ai découvert l’existence de cette production active de l’ignorance dans le documentaire “La fabrique de l’ignorance” diffusé sur Arte, j’ai été bouleversée. Je ne me rendais pas compte à quel point les industries comme celle du tabac ou de l’agro-alimentaire, construisaient stratégiquement leurs discours scientifiques. Bien au-delà du greenwashing ou du marketing, la production de l’ignorance par le biais de la science atteint profondément le système de croyances collectives, des vérités. Elle nous fait douter de tout, potentialisant l’émergence de théories du complot, qui affluent sur les réseaux sociaux. Pernicieuse, sournoise, intelligente, la production de l’ignorance donne l’apparence d’agir pour le bien de la société alors qu’elle sert le profit des industries.

Ces dernières construisent la science pour mieux la détruire, au mépris de notre santé et de l’environnement, au mépris de la Vie sous toutes ses formes. Cette production d’ignorance est telle qu’elle est maintenant étudiée au sein des universités. C’est l’agnotologie.

Quel est l’objectif de la production d’ignorance ? Qui sert-elle ? Qui l’a mise en place pour la première fois ? Je vous parle de la « fabrique de l’ignorance » dans cet article.

Qu’est-ce que l’agnotologie ?

Nous exigeons de la science qu’elle produise du savoir, qu’elle se rapproche de la vérité. A l’heure actuelle, nous disposons d’un savoir scientifique immense et pourtant, l’ignorance est là. L’ignorance, c’est “le vide à combler par l’apport/la recherche de connaissances” définit Dr. Richard-Emmanuel Eastes (Savoirs en Société). C’est un état, mais aussi un processus, c’est-à-dire qu’on peut produire activement de l’ignorance, par la science. Celle-ci est potentiellement une activité qu’on peut corrompre, qu’on peut faire dérailler et instrumentaliser.

L’agnotologie étudie l’ignorance, ses mécanismes de production et de diffusion. Il s’agit d’une discipline qui mêle philosophie, sociologie et histoire des sciences. Cette définition a été proposée par Robert Proctor, Professeur d’Histoire des Sciences à Stanford, en 1992 suite à son analyse de la manière dont l’industrie du tabac a entretenu le doute sur la toxicité du tabac, exemple emblématique d’agnotologie.

L’agnotologie touche toutes les sphères de la société : santé, éducation, alimentation, environnement. Les industries produisent de l’ignorance stratégique et collective pour camoufler la vérité, se déresponsabiliser, gagner du temps, etc. Le sociologue français Mathias Girel parle de “fauteurs de doutes“.

Une stratégie de dispersion qui fonctionne.

Quelles formes prend l’agnotologie ?

Cette ignorance collective est une construction sociale qui prend plusieurs formes :

  • désinformation : les fake news, par exemple
  • désintérêt sur certaines matières
  • secrets d’Etats
  • dénis d’agenda
  • marchands de doute : des acteurs discréditent certains auteurs, certaines conclusions et les portent dans le débat public
  • controverses : les stratégies qu’on met en œuvre. Par exemple : l’industrie du tabac a utilisé la controverse ouverte en demandant d’approfondir des connaissances sur le sujet, au nom de la science.

Des stratégies sont à l’oeuvre pour créer un sentiment diffus chez les citoyens : l’émotionnalisation ou en appeler aux “sentiments publics”. Cette logique permet de persuader par l’émotion suscitée (ex : la compassion). Il y a aussi l’instrumentalisation politique, qui finalement, détourne de l’enjeu final  : c’est “la politique pour la politique”. Le confinement est une autre stratégie. Ainsi, dans le cas des déchets nucléaires, on ne cache pas le problème mais on le minorise en parlant d’autres choses. La routinisation permet d’intégrer une routine à un discours : c’est-à-dire qu’on adopte une approche classique, ce qui permet de saturer les prises de position. Tout est connu d’avance. La dernière logique est celle de la fragmentation : on ne parle pas de la même manière au sein des médias, entre scientifiques, en politique, etc. Par exemple, la médiatisation induit souvent de traiter négativement d’une situation, tout en la simplifiant. Les médias dramatisent aussi les enjeux. De plus, il est difficile de faire passer des informations d’un fragment à un autre : les conclusions scientifiques ne circulent pas dans les sphères politiques ou médiatiques. Cela fragmente et crée des zones d’ombre.

Toutes ces logiques combinées créent de l’ignorance collective.

L’ignorance ne signifie pas absence d’informations, ni absence de connaissances.

L’ignorance, c’est aussi de la connaissance

L’ignorance fait partie de la quête scientifique : ce qu’on ne connait pas encore entraine des recherches. Savoir ce qu’il reste à connaitre et à explorer participe à l’évolution de la connaissance. Le grand public a du mal à accepter cela. Or, “la science ne produit pas des vérités absolues et universelles”, dit J.-M. Levy-Lebond, “elle fournit des énoncés conditionnels”. Sa force est que les conditions de validité des énoncés sont très sévères. En fait, le doute est légitime en science : une vérité s’établit sur base d’un consensus scientifique. Ces protocoles la rendent vulnérables.

L’agnotologie exploite ce doute inhérent à la méthodologie scientifique, en supprimant la science établie pour en faire une science qui doute. 

Comme les points de détails ne sont pas résolus, on remet en cause tout le contenu et on finance des recherches. Cela permet de créer plus de doute en appelant plus de recherches. Faire plein de recherches donne l’impression qu’on se consacre vraiment à chercher la réalité mais en fait, c’est tout le contraire : on freine le progrès des connaissances en ouvrant de nouveaux horizons, en extrapolant, etc.  En créant de l’ignorance, on crée malgré tout de la connaissance mais on inonde le marché d’études scientifiques pour éviter de pointer le vrai problème. C’est ce qu’a fait l’industrie du tabac.

Pour les consommateurs, on est dans un éternel recommencement, un flou.

Plus il y a d’études, moins les gens y voient clair.

CQFD.

Se passionner de vérité n’est pas le fait de la majorité. D’autant que la vérité est complexe. Les producteurs de l’ignorance utilisent cette complexité pour avancer une vérité simpliste. Car les gens attendent des réponses, des vérités. Donc, on simplifie, et finalement, le résultat, c’est de créer une méfiance envers la science. Le discours scientifique semble ne pas être solide, et on ne le croit pas. Or, ce n’est pas le discours de la science, mais le discours de gens qui vulgarisent la science. Car la science est bien plus complexe, elle met en doute et questionne, n’apporte pas toujours des réponses.

L’industrie du tabac et la naissance de l’agnotologie

En 1953, une étude scientifique démontre le lien entre cancer du poumon et goudron. Les preuves sont accablantes. Pour l’industrie du tabac, impossible de contester. Que faire ? L’industrie du tabac se réunit en secret à l’hôtel Plaza à New York, le 14 décembre 1953 et s’engage à faire des recherches scientifiques. Le but est de produire du savoir qui va à l’encontre de faits établis : la science est utilisée pour discréditer la science. Les marchands de doute se mettent en route. Dans son livre Golden Holocaust, Robert Proctor dénonce 15 stratégies pour créer le doute mises en place par l’industrie du tabac.

Et comment ? Via le financement de recherches de distraction : recherche entre l’amiante et le cancer du poumon, ou le radon dont le but est de détourner l’attention du rôle du tabac et non faire avancer la recherche contre le cancer du poumon. On recherche le rapport avec le lieu de résidence, le travail, les habitudes personnelles, même le mois de naissance. La corruption est aussi de mise : des scientifiques sont financés pour fournir certains résultats.

Un deuxième exemple, les néonicotinoïdes

Dans les années ’90, on constate une brusque mortalité d’abeilles, en très grand nombre. S’ensuit une recherche des changements dans les pratiques agricoles : on découvre que l’introduction d’une famille de pesticides, les  néonicotinoïdes, dans les cultures a entrainé la disparition en masse des abeilles. Début 2000, l’effet toxique des néonicotinoïdes est prouvé. Depuis, on compte des analyses par millier. Les marchands de doute donnent l’illusion du débat alors que la controverse est close. On recense 4 à 5 fois plus de recherches sur des causes alternatives aux pesticides comme le frelon asiatique ou d’autres espèces invasives, le changement climatique, les pathogènes naturels, les mauvaises pratiques agricoles, etc. Impossible d’obtenir un consensus scientifique. Or, les insecticides et les pesticides ne tuent pas que les abeilles. Ils tuent aussi les hommes.

L’idée est de noyer le suspect parmi d’autres : le problème est ailleurs, dit l’industrie du pesticide. Celle-ci renomme d’ailleurs le pesticide en “phytosanitaires”, faisant appel à une autre stratégie des marchands de doute : l’introduction de termes moins négatifs.

Une stratégie utilisée par toutes les industries

Mais l’industrie du tabac n’est pas la seule. En fait, chaque industrie générant des impacts négatifs possède une organisation de recherches qui va aider à relativiser l’impact de ses produits. Coca-Cola fait des études sur le sucre, pour relativiser ses effets et promouvoir le sport pour maigrir. Total use de stratégies d’influence pour poursuivre ses activités hautement néfastes sur l’environnement.

L’industrie agro-alimentaire fait des études soutenant que les poules apprécient être en cage, pour éviter de revoir sa manière de faire. Cette désinformation permet d’éviter les réglementations et les poursuites judiciaires.

Le savoir établi n’arrive pas à se consolider à cause des recherches.

Fake news, réseaux sociaux et agnotologie

Avec les réseaux sociaux, nait une nouvelle manière de manipuler les citoyens : les fake news. Cela peut être de la parodie, du rapprochement erroné entre plusieurs propos, du faux contenu ou faussement scientifique, de la manipulation de contenu, voire de l’invention de contenu. En fait, les fake news ont pour intention de déstabiliser une certaine vérité, en se légitimant autorité. Slate.fr possède un vaste dossier dédié aux fake news si le sujet vous intéresse.

Par ailleurs, les réseaux sociaux n’ont pas de filtre de contenu ni de validation : on ne connait pas nécessairement la provenance, ni la véritable valeur des contenus diffusés. Il n’y a aucun contrôle sur les “vérités’ qui sont publiées. On peut y trouver beaucoup d’arguments qui vont renforcer notre propre connaissance. Comme nous suivons en général des gens qui ont des mêmes avis que nous (ce qu’on appelle des bulles d’opinions), nous sommes rarement confrontés à des avis divergents. C’est le phénomène de renforcement communautaire qui donne comme résultat un apparent consensus.

Enfin, l’algorithme des réseaux sociaux a aussi un rôle en mettant en avant les contenus sensationnalistes et extrêmes : plus un contenu est liké, plus il est mis en avant.  Cela radicalise les positions de chacun.

On comprend donc mieux comment les climato-sceptiques fonctionnent et gagnent du terrain.  Ils créent une controverse géante. Exemple : sur Twitter, 20 millions de messages autour du climat ont été capturés pendant 3 mois. Les climato-sceptiques font circuler une information en boucle via une communauté, qui va entretenir cette croyance. Ces comptes sont suractifs pour coloniser Twitter et diffuser des arguments en masse. Et ce malgré, les faits qui s’accumulent. On assiste à la création d’une science contraire sur le climat.

Les forums sont aussi utilisés pour alimenter des discussions sans fins en diffusant massivement de la désinformation.

Pire, apparaissent maintenant des “deep fake“, des vidéos qui utilisent l’intelligence artificielle pour faire dire n’importe quoi à n’importe qui.

Nous sommes aussi responsables de cette désinformation, en ne vérifiant pas toujours nos sources. Un peu comme une rumeur, nous propageons involontairement de la désinformation pour appuyer notre opinion.

Biais cognitif et ignorance collective

Comment se fait-il  que nous acceptons si facilement certaines études douteuses ? Aurions-nous un penchant pour l’ignorance ? Il y a tout d’abord l’effet de masse : nous observons comment les autres agissent et réfléchissent. Si la majorité ignore, la tendance sera d’ignorer également. Mais d’autres mécanismes individuels inconscients favorisent la persistance de l’ignorance collective : le biais cognitif et la dissonance.

Biais cognitif

Nous sommes actifs dans cette fabrique de l’ignorance. Nous construisons nos croyances et limitons nos connaissances par exprès, pour nous satisfaire, ce sont les biais cognitifs (il y en a 25 !). Le plus connu est le biais de confirmation : nous avons tendance à accorder plus d’importance aux informations qui confirment ce qu’on pensait déjà. Ces biais engendrent des attitudes irrationnelles et des jugements erronés.

La vidéo ci-dessous présente très clairement différents biais cognitifs et comment s’en prémunir.

Dissonance cognitive

La dissonance cognitive, c’est quand il y a conflit entre valeurs et comportement. Face à cela, il y a plusieurs réactions possibles : soit on oublie son comportement (déni) ou bien on modifie nos valeurs, à notre insu. En clair, nous nous mentons pour justifier certains de nos comportements. Par exemple : manger de la viande est incompatible avec la croyance de ne pas vouloir faire souffrir les animaux. Du coup, face à cette incohérence, nous avons plusieurs moyens de réagir :

  • manger végétarien : càd changer notre comportement
  • se convaincre que les animaux ne souffrent pas  : revenir sur notre croyance
  • se dire que c’est important pour la santé ou que nous sommes omnivores : ajouter une croyance pour réduire l’incohérence initiale.

La fabrique de l’ignorance profite évidemment de nos procédés cognitifs pour renforcer certaines croyances, en éliminer d’autres, etc.

Comment conclure un tel article ? Je pense qu’une solution individuelle pour contrer l’agnotologie est l’esprit critique, le vrai. Cette capacité à se remettre en question, à confronter sa propre opinion à celle d’autrui, à ouvrir les frontières, à questionner encore et toujours. J’espère que ce sujet vous aura intéressé, interpellé, tout autant que moi. Je vous parlerai prochainement d’un exemple très actuel d’agnotologie : la malbouffe. 

Pour aller plus loin

  • « La fabrique de l’ignorance », Arte, 2020
  • « Quand les industriels nous enfument », France Culture, 2018
  • Série “La science face à la production des ignorances”, chaine Savoirs en Société (sur You Tube), 2020
  • « L’ignorance, des recettes pour la produire, l’entretenir, la diffuser », Le Monde, 2011
  • “Les conspirateurs du tabac”, Le Monde, 2012
  • « Agnotologie : mode d’emploi » de Mathias Girel, 2013
  • “Comment en vient-on à produire de l’ignorance collective en éducation ?” Xavier Pons, UMons
  • « La guerre secrète contre les peuples », Claire Séverac, 2015
  • “Golden Holocaust, La conspiration des industriels du tabac”, Robert Proctor
  • “Agnotology with Alie Ward”, Podcast “Ologies” (en anglais)
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